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L’énergie intérieure relie corps et âme

Pour les Chinois, sainteté et santé sont synonymes. Pour quels motifs, le travail du corps et celui de l’esprit seraient similaires ?

Corps et âme sont si proches et si intimement liés qu’il suffit de connaître l’un pour avoir accès obligatoirement à l’autre. Mais un travail corporel à l’orientale est toujours un travail intérieur qui ne peut se faire sans l’intervention du Qi. On pourrait dire à ce sujet que le Qi (le souffle) et le Shen (la puissance spirituelle) sont les messagers subtils qui relient corps et âme.
Seuls les gens qui détiennent les secrets du Qi ou ceux qui progressent dans cette voie de transmutation des énergies intérieures peuvent prendre conscience par paliers d’expérimentations du message vivant de Laozi1.

Tout le monde s’accorde à dire que l’âme est un agent essentiel de la vie, et un principe spirituel qui, uni au corps, constitue l’être vivant. Mais au fond, qu’est-ce que l’âme ? Chacun peut comprendre ce terme à sa façon. Certains se pencheront vers une interprétation sentimentale, d’autres vers un raisonnement intellectuel. L’âme semble être une notion tellement abstraite qu’il est difficile d’en parler et d’en donner une définition satisfaisante. On peut néanmoins rendre le sens de l’âme moins vague, moins palpable en éclairant la signification qu’il prend pour les bouddhistes et les taoïstes ; il suffit pour cela de prendre comme exemple la pratique du taiji quan (Taïchi Chuan), ce qui nous fera encore mieux comprendre le lien établi par les Anciens entre sainteté, santé et longévité.

Suivant les étapes de cette transmutation intérieure, après la sublimation du Qi en Shen, il faut arriver à les séparer, ce qui n’est pas facile. Certaines personnes ont la sensation du Qi, mais savent-elles distinguer le Qi du Shen ? La distinction n’est pas aisée, mais ce qui est encore plus difficile à réaliser c’est de séparer d’une part le Shen et le Qi, d’autre part le Yi.
Le Yi est plus qu’une capacité d’idéation ou une intention créatrice, c’est une puissance spirituelle très subtiles qui, associée au Shen, est à même de commander le Qi et le corps tout entier. Mais il est distinct du Shen qui réside lui précisément dans le front, entre les deux sourcils ; le Yi, on ne sait pas où il est, on peut le sentir, mais non le définir. Et lorsqu’on travaille sur lui dans la pratique du taiji quan, et que l’on commence à le sentir, il est partout.

Une fois le Yi maîtrisé, il y a une distinction beaucoup plus subtile à faire : c’est celle du Yi (l’intention créatrice) et son maître, le cœur (Xin), qui est le véritable roi du Qi et du corps tout entier. En chinois, ce mot a de multiples sens. Outre ses acceptions les plus communes d’organe, de siège des sentiments et des émotions, il peut prendre le sens de cerveau, d’esprit. Toutes ces significations appartiennent encore au domaine du Ciel postérieur (du monde manifesté) ; mais il y a aussi le cœur du Ciel antérieur. Mencius2 en a beaucoup parlé : c’est la nature humaine Xing (nature) et le Xin (cœur du Ciel antérieur) est exactement le même que le rapport entre le Dao3 et le taiji4. Le taiji, la suprême unité, n’est autre que le Dao prêt à entrer en action. Puisqu’il y a un rapport entre le macrocosme et le microcosme, celui qui détient le Xin du Ciel antérieur détient le taiji. Entre le cœur (Xin) et la nature innée (Xing), il n’y a qu’un pas : lorsque dans le plus grand calme, le cœur cesse toute opération l’individu saisit alors la nature innée. Le Xin du Ciel antérieur apparaît en chacun sous forme de conscience et de sentiments innés. La sagesse trouve son origine dans le Xin. Il paraît facile d’expliquer en quelques mots ce retour à la source de la nature innée, mais ce n’est pas en quelques années que l’on peut y parvenir.

Ainsi on peut percevoir et comprendre plus aisément, le processus du retour à contre-courant. Chez un adepte du taiji quan de grande valeur, c’est le Xin (cœur du Ciel antérieur) qui est maître du Yi, et c’est le Yi qui commande tout le reste. Mais il existe d’autres voies que le Qi pour atteindre le Xin et le Xing, par exemple la voie du Confucianisme. Confucius ne parle jamais du Qi et du Shen, il recommande aux gens d’aller droit au cœur, au roi, par la sincérité, par l’intention sincère et pure. L’idée d’une motivation juste et pure pour la pratique du taiji quan devrait être tout aussi inspirante à ce sujet.

En revanche, Mencius contrairement à Confucius parle du Qi, il a besoin de travailler le Qi pour parvenir à la perfection. Confucius qui est à un niveau supérieur par rapport à Mencius, ne parle pas du Qi mais va directement au but. Confucius n’est pas, comme on le croit souvent, un moraliste ennuyeux, un vieux lettré encroûté, seuls ceux qui se livre au travail de perfectionnement spirituel sauront que Confucius était quelqu’un de très élevé et très enthousiasmant sur le chemin de la quête. Il était réellement parvenu au faîte du perfectionnement spirituel.

Extrait du livre « Le chemin du souffle » de Gu Mensheng

Notes :

1. Laozi aurait été un sage chinois et, selon la tradition, un contemporain de Confucius (milieu du VIe siècle av. J.-C. – milieu du Ve siècle av. J.-C.). Il est considéré a posteriori comme le père fondateur du taoïsme.

2. Mencius est un penseur chinois confucéen ayant vécu aux alentours de 372 av. J.-C. – 289 av. J.-C..

3. Dao ou Tao est un terme de philosophie chinoise. Le Dao est la « Mère du monde », le principe qui engendre tout ce qui existe, la force fondamentale qui coule en toutes choses de l’univers. C’est l’essence même de la réalité et par nature ineffable et indescriptible.

4. Taiji, généralement traduit en français par « faîte suprême », est une notion essentielle de la cosmogonie chinoise. Il représente la poutre faîtière d’une toiture alliée à l’idée d’ultime, évoquant en philosophie chinoise l’idée de la suprême poutre faîtière de la structure de l’univers, la clef de voûte indifférenciée d’où apparaissent le yin et le yang. C’est un des principaux symboles taoïstes et confucianistes.