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Discours de pratiquants sur leur expérience du Zhan Zhuang

Zhan Zhuang

À travers les recueils de discours des pratiquants présentés ci-dessous, nous relevons quatre types d’interprétations de l’expérience de la pratique de zhanzhuang. En effet, selon la finalité recherchée par le pratiquant, différents sens peuvent être attribués à l’exercice de qigong.

Une finalité martiale

Les premiers extraits qui suivent sont tirés d’un entretien réalisé avec deux pratiquants de dachengchuan – encore appelé yichuan, la « boxe de l’intention » – dirigeants du centre que nous avons présenté dans la partie précédente. Le rôle de l’exercice zhanzhuang est évoqué à plusieurs reprises dans leur discours. Dans un premier temps, l’un des deux explique que « l’homogénéité de la force est considérée comme l’aboutissement de la transformation physiologique et du changement musculaire généré par la pratique de base, zhanzhuang » (Chenault, 2008, p. 369).
Plus loin, il précise : « Quand elle pousse, ce n’est pas son bras qui pousse, ni sa force musculaire, c’est l’homogénéité du corps, c’est-à-dire tout le corps, complètement réuni et unifié. Wang Xiang Zhaï nous disait que chaque cellule est une batterie ; d’ailleurs, les scientifiques commencent à se poser des questions : les cellules et leurs électrons sont considérés comme une énergie atomique, c’est extraordinaire ! Chaque cellule est une batterie et chaque batterie est réunie sur tout le corps, il y a donc des milliards de batteries réunies : c’est une bombe et cette bombe-là est en force de maintien, une force qui est prête à exploser comme un arc et à lâcher d’un seul coup » (ibid.).
Dans cet extrait, la posture est interprétée comme un temps de concentration des forces physiques et psychiques. Le principe serait d’accumuler « l’énergie » stimulée dans la posture pour pouvoir, au moment voulu, la décharger de manière maîtrisée et orientée. La position statique contribue à l’image d’un corps composé de « cellules », qui se recharge comme une « batterie » prête à exploser à travers un mouvement d’attaque ou de défense. On trouve également dans ce discours la référence au « scientifique » qui apparaît parfois dans le discours de pratiquants : soit elle vient légitimer la pratique en confortant certaines idées sur l’énergie corporelle, soit elle est utilisée comme symbole d’une pensée rationnelle qui ne peut pas appréhender la réalité des phénomènes qui existent dans la pratique du qigong.
Dans ce cas précis, on fait référence à la cellule et à l’énergie de ses molécules pour expliquer la concentration énergétique des cellules et du corps. La force du combattant serait implicitement liée à cette capacité à accumuler l’énergie dans toutes les cellules du corps.
Dans un autre passage, les pratiquants de dachengchuan précisent les différents stades qui attestent d’une progression dans l’exercice de zhanzhuang : « On sait qu’on a fait l’étape du pilier : on le fera à vie, mais le pilier on le fait depuis quinze ans, tous les jours on est debout, on le pratique et c’est devenu une hygiène personnelle ; ce n’est plus un truc extraordinaire “mystico-gélatineux”, c’est un truc normal… parce qu’au début ça peut paraître curieux d’avoir les bras en l’air ! Après, on sait travailler l’épreuve de l’énergie : quand on a cette énergie dans le bout des doigts, tout le corps chauffe, vibre et on va la faire bouger tout doucement. Il y a plusieurs façons de la faire bouger : ce sera vers le ciel, pour les chocs ou autres, donc on va pouvoir lever. Si tu mets la main, tu vas dire “c’est bizarre, c’est lourd”, donc cela signifie que tout est réuni, toute la chaîne musculaire. Après, ce sera pour l’écrasement, puis pour la poussée et enfin pour les côtés. Donc, on va travailler cette deuxième phase au niveau des sensations : on vit alors des choses que l’on n’imagine pas… parce qu’il y a plein de sensations de plus en plus subtiles qui apparaissent. Après l’épreuve de l’énergie, tu as encore des phases. Il va y avoir l’épreuve du son, parce qu’en même temps on va réunir les vibrations acoustiques : on va avoir une épreuve du son, c’est-à-dire qu’on va avoir une expulsion d’énergie, avec un son, mais la bouche fermée, donc c’est le diaphragme qui va être secoué un peu vers le bas et on a un “huhh !”, tu sais quelque chose qui fait qu’on va réunir à ce moment-là, par les vibrations acoustiques, l’ensemble du corps dans la même action : l’énergie et la vibration acoustique vont, pendant un millième de seconde, exploser grâce au son… ça c’est fabuleux ! Dans les arts martiaux, les gens poussent des “kiaï”, ce n’est pas du tout pour faire peur à qui que ce soit ; je te donne l’exemple de l’éternuement “atchaa !” : tu sais, c’est le ventre et ce n’est pas la gorge, on sent que du ventre pousse un truc très fort, et à ce moment-là, le sang, les os, les tendons, les nerfs, les ligaments… tout ça va devenir une boule d’énergie
» (ibid., p. 374).
La posture renvoie également à l’image du « pilier » où le corps est considéré comme un tout homogène. La fréquence et la durée de pratique permettent de retrouver les sensations de cette homogénéité à travers les tensions physiques qui se produisent lors de l’exercice. Il s’agit ensuite d’appliquer cette force homogène dans le contexte du combat martial. L’évolution dans l’exercice est marquée par différentes étapes pour le pratiquant de dachengchuan : l’épreuve de la posture, c’est-à-dire faire le « pilier » quotidiennement, « l’épreuve de l’énergie » et de sa mise en mouvement, mesurée à travers la poussée des mains puis manifestée spontanément par « l’expulsion d’énergie », tant physique que sonore, dans le combat.

Une finalité thérapeutique

D’autres recueils d’expériences attribuent un sens différent à l’exercice de la posture de l’arbre. Nous rapprochons ce type d’évocation de celui du discours médical traditionnel. Par exemple, un pratiquant déclare : « Un jour, j’ai eu un moment d’état de grâce : dans la position de l’arbre, j’ai eu un courant de chaleur, le long des méridiens de la taille aux talons. C’était une sensation très perceptible de l’énergie qui circule ! » (Chenault, 2008, p. 438).
Dans un autre entretien, une personne décrit ce qu’elle ressent parfois dans la posture zhanzhuang : « par exemple, en posture de l’arbre, on va être en méditation, on va suivre le souffle et, en même temps, il y a un truc qui vient, une colère par exemple ; cette colère, je la ressens vraiment dans le corps, c’est-à-dire que je commence à trembler, au niveau du foie… autant je sens de l’énergie qui monte dans les jambes et dans tout le corps, autant ici je sens que ça bloque : ça voudrait monter mais ça ne monte plus ; mes muscles se crispent et puis j’ai envie de tout envoyer promener, j’ai envie d’exploser, crier, je le sens vraiment, et à l’intérieur, je sens une énergie énorme, de la chaleur qui monte et aussi quelques sueurs froides » (ibid., p. 407).
Dans le premier extrait, l’expérience de la pratique est reliée à une circulation précise dans le corps, un méridien. Dans le deuxième extrait, elle est reliée à la perception d’une émotion, une forme de colère localisée au niveau du foie. Les deux cas se rattachent à une conception de circulation ou de blocage énergétique du corps, qu’elle soit émotionnelle ou liée au méridien. Pour les pratiquants, l’exercice de la posture de l’arbre permet de faire circuler l’énergie à travers le corps. Cette fluidité est signe de vitalité et elle se fait à travers le circuit des méridiens décrit par la médecine traditionnelle chinoise. Mais l’exercice peut également révéler des faiblesses ou blocages, comme l’exprime la deuxième personne. Les « cinq émotions » ou les « cinq organes », propres à la conception des cinq agents peuvent être porteurs de ces blocages ; dans ce cas, la pratique régulière de l’exercice doit permettre de faire circuler le Qi normalement et d’équilibrer l’état de santé.

Finalité spirituelle

Voici le recueil d’un autre pratiquant évoquant la conception d’un macrocosme et d’un microcosme propre à la pensée taoïste : « Mon maître nous emmenait le dimanche soir pratiquer le qigong dans le Champ de Mars, à côté de la tour Eiffel, car c’est vrai que le métal est un des cinq éléments fondamentaux ; […] il avait une certaine façon de pratiquer, on faisait les sons thérapeutiques d’abord et puis ensuite on enchaînait trois séries de mouvements gymniques du vol de la grue et on terminait par la posture de l’arbre ; après, le groupe se séparait comme ça, chacun à sa vitesse, et on restait donc en posture de l’arbre autant de temps qu’on voulait… et dans la posture de l’arbre, je suis parti, je suis véritablement parti, c’est-à-dire que j’étais vraiment rentré dans mon corps, je me baladais dans mes organes et il n’y avait plus de notion de temps, je sentais qu’il faisait un petit peu plus frais, mais en fait je n’avais pas compris qu’il faisait nuit ; mon maître est venu, il s’est mis derrière moi, il m’a dit que c’était très bien – je me souviens très bien de ses paroles – que j’avais très bien pratiqué et il m’a dit : “attention, ça va pousser un petit peu” et puis là j’ai senti son énergie me pousser vers l’avant, vraiment rentrer au niveau des lombaires mais sans contact physique, j’ai senti vraiment qu’il rentrait son énergie à lui… un petit peu comme un tsunami, comme une vague à la fois douce et puissante, alors absolument rien de violent, extrêmement agréable, extrêmement confortable, j’ai avancé probablement de trois ou quatre mètres comme ça sans le vouloir, je me suis retrouvé complètement cambré en arrière, donc en fait j’avais le dos à l’horizontale au-dessus du sol, toutes mes vertèbres ont craqué, j’étais suspendu comme au-dessus du sol. Puis, il m’a dit “c’est très bien, maintenant il faut maîtriser, il faut revenir”, et je suis revenu à la verticale, à peu près droit.
Donc c’est vraiment une sensation très bizarre, évidemment j’ai arrêté la posture, je l’ai regardé un peu bizarrement. C’était une expérience très forte, et puis après ça s’est reproduit mais je canalisais un petit mieux » (Chenault 2008, p. 328).
Dans ce type de témoignage, on retrouve la présence d’éléments appartenant à la conception d’un équilibre macrocosmique (les éléments environnementaux comme le fer de la tour Eiffel) et microcosmique (les différents organes du corps). Plus encore, ce cas révèle l’intensité de certaines expériences dans l’exercice zhanzhuang.
L’impression d’être « parti » dans la posture s’accompagne ici d’une perte de repères temporels.
Cette caractéristique rejoint certaines analyses faites par Abraham Maslow sur les expériences paroxystiques ainsi que par Mihaly Csikszentmihalyi sur le phénomène du flow.
Dans un autre discours, un pratiquant précise : « Après avoir tenu longtemps la même posture, durant 15 minutes, j’ai eu l’impression de quitter mon corps physique et d’être libre et épanoui à l’intérieur. » Comme dans le témoignage précédent, on retrouve l’idée d’un départ : le pratiquant a « l’impression de quitter » son corps. Nous caractérisons ce type d’expérience évoquée par une notion de spiritualité : au-delà d’un simple bien-être ou d’une idée de blocage ou de fluidité liée à la santé de l’organisme, il se dégage de ce type de témoignage l’adhésion à une dimension autre que le soi quotidien, qu’il soit physique ou mental.

Finalité d’un mieux-être

Dans certains cas, l’exercice de zhanzhuang est clairement utilisé comme un moyen pour se sentir mieux : « Lors d’une grande fatigue provoquée par une station debout prolongée (en visite à Paris), j’ai pris la posture de l’arbre, minimisée par les bras, et ainsi j’ai pu rester plus longtemps et chasser la fatigue » (Chenault, 2008, p. 440).
Dans un autre recueil, un pratiquant précise : « Lors d’un cours, je faisais l’arbre (la variante des cinq mouvements de maître Zhang) ; à la fin de la posture statique, j’ai ressenti une vague d’énergie, de joie qui emplissait toute ma tête ; j’étais très bien, rempli de joie » (ibid., p. 439).
Ces deux témoignages nous renseignent sur le type de sentiment de bien-être qui peut être vécu durant l’exercice. Ce peut être la diminution d’une sensation désagréable, comme la fatigue par exemple, ou ce peut être le ressenti d’une émotion agréable, comme la joie.
Les discours suivants éclairent plus précisément le bienfait physique de relâchement et de renforcement du corps : « Il faut déjà lâcher tout ce qui sert au mouvement, c’est-à-dire que les gens qui débutent une posture de l’arbre, d’emblée pour eux c’est trop ; donc arriver à lâcher les épaules, réussir à ne rien faire, ce qui est déjà un travail pour l’esprit… et puis la posture a une forme ; alors là aussi il y a des étirements : on imagine des étirements, tiré par le coude, suspendu par le poignet et puis on s’aperçoit au bout de cinq minutes que ça ne tient pas, il faut se remettre en place, déjà structurer la posture et la construire ; donc déjà, ça occupe un certain temps et c’est évidemment guidé par la parole ; je peux montrer mais il y a le temps qui joue, encore qu’en cours, les deux ou trois premières années, on ne dépasse pas dix minutes en posture, parce que le travail statique n’a pas la même valeur que le travail en mouvement. Le travail en mouvement débloque, assouplit, mobilise et met en circulation le Qi. Le travail statique le densifie et le renforce, donc si on densifie quelque chose de tendu, on remet de l’énergie dans ces tensions. Donc, c’est d’abord le mouvement qui suppose des temps d’étirements ; ensuite, à la fin d’une séquence de mouvements, on peut faire un minimum de travail statique, pour se rassembler quoi » (ibid., p. 323).
Au-delà d’une émotion, le bien-être peut être envisagé comme une meilleure conscience d’une forme de schéma corporel : « Quand tu fais faire l’arbre, c’est-à-dire la position de l’arbre, les gens qui ne sont pas dedans se fatiguent très vite, ils se demandent ce que c’est, ils ne se relâchent pas, c’est difficile car normalement ils travaillent physiquement avec le mouvement ; là c’est plus difficile pour une personne de rester comme ça et de sentir, parce que le travail statique oblige à chercher à l’intérieur et donc les gens qui commencent à travailler le statique, à voir cela, commencent sur des bonnes bases ; à mon avis, je pense qu’il faut les faire travailler statique dès le début, parce que c’est une façon de montrer le schéma » (ibid., p. 380).

Source : La posture de l’arbre : zhanzhuang, de Chenault Marceau

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