Publié le

Le pouvoir de l’esprit sur le corps

Pouvoir de l'esprit sur le corps

Des indices irréfutables s’accumulent quant à son existence, voire à sa puissance. Des études de plus en plus nombreuses montrent que des placebos administrés à l’insu des patients, qui s’attendent à recevoir un traitement réputé efficace, parviennent notamment à soulager des douleurs chroniques, à améliorer l’état psychologique de dépressifs, à réduire les symptômes de la maladie de Parkinson. L’effet placebo1 se fonde peut-être sur une supercherie, mais celle-ci démontre justement le pouvoir de l’esprit sur le corps dans le processus de guérison.

Il subsiste bien sûr encore des sceptiques qui remettent en doute l’existence réelle de la douleur ou de la maladie des personnes qui tirent des bénéfices d’un placebo, ou qui attribuent l’effet placebo à un biais des analyses statistiques. Pourtant, certaines expérimentations menées récemment laissent pantois, même des chercheurs qui ont découvert tout à fait par hasard le pouvoir de l’effet placebo alors qu’ils effectuaient des études cliniques visant à évaluer l’efficacité d’un nouveau traitement.

Les placebos sont des traitements factices qui peuvent prendre la forme de comprimés – composés d’une substance pharmacologiquement inerte comme le sucre -, d’injections de solution saline2, ou même d’un simple coup de bistouri feignant une chirurgie plus élaborée. Les placebos servent le plus souvent d’éléments de comparaison dans des études destinées à mesurer l’effet thérapeutique d’une nouvelle cure.

C’est donc ainsi que le neurologue A. Jon Stoessl, du Pacific Parkinson’s Research Centre de l’université de la Colombie-Britannique, a remarqué tout à fait fortuitement qu’un placebo entraînait dans le cerveau de patients atteints de la maladie de Parkinson des modifications biochimiques comparables à celles provoquées par le médicament qu’il testait. « Il s’agit là d’évidences que l’effet placebo existe », martèle le Dr Stoessl, qui a publié sa découverte dans la prestigieuse revue Science en 2001.

Les sujets parkinsoniens participant à l’étude du Dr Stoessl avaient trois chances sur quatre de recevoir un médicament actif censé combler le déficit en dopamine, un neuromédiateur du cerveau, que les personnes atteintes de cette maladie n’arrivent plus à produire en quantité suffisante. Par des techniques d’imagerie cérébrale, le chercheur a pu voir que l’injection du placebo avait déclenché dans la zone cérébrale endommagée par la maladie une libération de dopamine comparable à celle induite par le vrai médicament. «Nous pensons que c’est le fait que les patients étaient dans l’expectative d’un traitement efficace qui a accru la libération de dopamine, affirme Jon Stoessl. Si les patients n’avaient eu qu’une chance sur deux de se voir administrer le médicament actif, nous n’aurions peut-être pas observé la même chose parce que les attentes des patients n’auraient pas été aussi élevées. À preuve, les sujets qui savaient qu’ils recevaient une injection de placebo ne présentaient pas la même hausse en dopamine que ceux qui n’étaient pas informés et étaient de ce fait remplis d’espoir de recevoir le médicament.»

D’autres chercheurs sont allés encore plus loin. Dans le cadre d’une étude visant à juger de l’efficacité d’une greffe de cellules porcines productrices de dopamine dans le cerveau de patients atteints de la maladie de Parkinson, ils ont procédé à une chirurgie fictive (servant de placebo) — se limitant à perforer le crâne sans traverser les méninges — sur un autre groupe de patients, qu’ils ont ensuite comparés au groupe initial soumis à la greffe. Or les sujets sur lesquels l’intervention n’avait été que simulée ont vu leur état s’améliorer au même titre que ceux qui avaient reçu une greffe de cellules dopaminergiques. De plus, les bienfaits ressentis par les personnes ayant subi la fausse intervention se sont maintenus pendant près de deux ans.

C’est par une erreur de manipulation que le neuroscientifique Serge Marchand, professeur au département de chirurgie de l’Université de Sherbrooke, a lui aussi découvert l’immense potentiel de l’effet placebo pour ses patients souffrant de douleurs chroniques. Alors qu’il avait éteint par mégarde le stimulateur implanté dans le cerveau de son patient, celui-ci a néanmoins ressenti un soulagement. Depuis lors, Serge Marchand a répété l’observation chez tous ses autres patients.

Dans une étude désormais célèbre effectuée par le professeur de chirurgie orthopédique Bruce Moseley, du Baylor College of Medicine à Houston, les patients n’ayant subi qu’un simulacre de chirurgie dans le but de traiter une arthrose du genou ont eu le bonheur d’être soulagés de leurs douleurs. Et ce, pour longtemps puisque deux ans plus tard leur mal n’était toujours pas de retour. De plus, la véritable intervention consistant à éliminer les cartilages abîmés du genou n’est pas apparue plus efficace que les simples incisions pratiquées à titre de placebo.

Selon une analyse approfondie de diverses études cliniques visant à évaluer l’effet thérapeutique d’antidépresseurs, près de 75 % de l’efficacité de ces médicaments découle de l’effet placebo, affirme l’auteur de cette revue, Irving Kirsch, de l’université de Connecticut.

Dans chaque cas, la perspective du soulagement qu’apportera un traitement reconnu pour être efficace est sans contredit au cœur de l’effet placebo observé, insistent les spécialistes. La puissance des placebos repose sur le pouvoir de guérison de l’esprit. La conviction qu’a le patient des bienfaits de l’intervention thérapeutique qu’il recevra semble en effet être la «force motrice» qui enclenche l’effet placebo, explique Irving Kirsch.

Les scientifiques reconnaissent maintenant que les informations que fournit le médecin à son patient sur les soins qu’il compte lui prodiguer sont déterminantes pour le succès du traitement, souligne à son tour Gilles Lavigne, professeur à la faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal.

Serge Marchand a par ailleurs évalué les attentes que des personnes souffrant de lombalgie chronique éprouvaient face au traitement (manipulation vertébrale, stimulateur nerveux électrique transcutané, TENS3) que le clinicien leur proposait. Il les a ensuite comparées à celles que ce dernier prévoyait pour ses patients. Le chercheur a relevé une étrange asymétrie entre la version annoncée par le clinicien et la réalité vécue par les malades. «Le patient faisait une prédiction très juste de ce qui allait se passer, précise Serge Marchand, avant de souligner que « les attentes du patient sont à ce point importantes que, si un patient doute de l’efficacité d’une chirurgie qui pourrait le soulager d’un mal de dos chronique, on essaie désormais d’éviter cette intervention. »

Le psychologue Irving Kirsch apporte des nuances. « On doit insister sur la puissance du traitement afin d’accroître les croyances du patient face à son efficacité, précise-t-il. La prudence s’impose toutefois quand vient le temps de commenter le soulagement que le patient peut espérer car, si la personne s’attend à une disparition totale de sa douleur, par exemple, elle sera insatisfaite si elle éprouve encore quelques petites douleurs. »

On réalise ainsi que les potions et autres remèdes concoctés de façon empirique dans les temps anciens n’étaient vraisemblablement que des placebos, souligne Jon Stoessl. Nul doute que, si ces médications procuraient quelque bénéfice aux malades qui les recevaient, elles devaient sûrement découler de l’effet placebo.

Fait intéressant, les chercheurs ont également observé que l’ampleur de l’effet placebo s’accroît à mesure que l’intervention thérapeutique devient davantage invasive, souligne par ailleurs Gilles Lavigne. Une injection placebo induit généralement plus de bénéfices qu’un comprimé. Et une chirurgie est encore plus puissante qu’une injection.

Les maladies susceptibles de profiter de l’effet placebo semblent innombrables. Outre la maladie de Parkinson, les douleurs chroniques ou post-opératoires et la dépression, sur lesquelles des indices probants ont été recueillis, les chercheurs prédisent l’efficacité de placebos pour traiter certains troubles du sommeil, les toxicomanies, la sclérose en plaques ainsi que des maladies neurologiques, telles que le syndrome de la Tourette4 et les paniques.

Sous la direction de Gilles Lavigne, une nouvelle équipe de scientifiques canadiens se penchera sur ce mystérieux effet placebo et tentera d’en élucider les mécanismes. «Ce que ces recherches nous apprendront sur les placebos nous aidera à accroître l’efficacité de toutes les interventions thérapeutiques et la qualité des soins prodigués aux patients», annonce le Dr Lavigne.

Source : LE DEVOIR – 15/11/2003

Notes :

1. Effet placebo – Son opposé est l’effet nocebo qui fait des ravages dans des territoires médicaux aussi différents que l’anorexie, le syndrome de fatigue chronique, la dépression, le trouble dissociatif de l’identité, l’hyperactivité, les cancers du sein et de la prostate…

2. Injections de solution saline – Eau de Quinton ?

2. TENS – Neurostimulation transcutanée électrique (électrothérapie)

4. Syndrome de la Tourette – Le syndrome de la Tourette est une affection neurologique caractérisée par des tics moteurs et/ou sonores incontrôlés, involontaires et brefs.