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Harmonie et fécondité du vide dans le taoïsme

Peinture chinoise d'un arbre tordu

En Chine, la recherche de sagesse se fonde sur l’harmonie. L’harmonie, pour les taoïstes, se trouve en plaçant son cœur et son esprit dans la « Voie » (le Tao), c’est-à-dire dans le sens de la nature elle-même. Il s’agit de retourner à l’authenticité primordiale et naturelle, en imitant la nature qui produit spontanément les « dix mille êtres »1 : l’homme peut alors se libérer des contraintes et son esprit peut « chevaucher les nuages ». Le taoïsme est un idéal de liberté individuelle, de refus des rigueurs de la vie sociale, d’insouciance et de communion brute avec les forces cosmiques, qui fascine aujourd’hui beaucoup d’Occidentaux.

Le taoïste, pour se libérer des contraintes sociales, peut fuir la ville et se retirer dans les montagnes, ou vivre en paysan. Les taoïstes pensent que s’engager, c’est dépenser inutilement son énergie et risquer de mourir prématurément. Une image peut éclairer cette conception de la vie2 : un arbre tordu, dont le menuisier ne peut faire de planches, vivra sa belle vie au bord du chemin, tandis qu’un arbre qui pousse bien droit sera coupé et vendu par le bûcheron : l’inutilité est garante de sérénité et de longue vie. De même, l’occupant d’une barque se fera insulter s’il vient gêner un gros bateau, mais si la barque est vide, le gros bateau s’arrangera simplement pour l’éviter. Il convient donc d’être inutile, vide, sans qualités.

Ce vide inutile et bienfaisant, c’est le vide du moyeu, le vide dans la jarre, le vide3 des portes et fenêtres qui donnent toute leur utilité à la roue, aux récipients, aux maisons. C’est la partie Yin, le fond obscur des vallées, le sexe féminin qui ont le pouvoir de créer, de multiplier les êtres. En faisant le vide en soi, les pensées peuvent circuler, limpides. C’est grâce au blanc du papier que les traits du pinceau peuvent recréer des montagnes, des rivières, des arbres.

Cette fécondité du vide est au cœur de la pensée taoïste.

Notes :

  1. En Chine, l’expression ‘Dix mille êtres’ ou mieux ‘Dix mille’ signifie la totalité. C’est le symbole de ce qui est si grand qu’on ne peut le nommer. Ce nombre devait représenter la totalité des êtres, des essences et des choses sur terre.
  2. Hui Tseu dit à Tchouang Tseu :
    « Ce vieil arbre est si tordu et noueux qu’il ne peut pas être débité. Vos enseignements lui
    sont semblables, ils n’ont pas d’utilité
    . »
    Tchouang Tseu lui répondit :
    « Cet arbre peut bien être inutile comme bois d’œuvre, mais vous pouvez vous
    reposer sous l’ombre douce de ses grosses branches ou admirer sa rusticité. Il ne vous
    semble inutile que parce que vous voulez en faire autre chose et ne savez pas l’apprécier
    pour ce qu’il est. Mes enseignements sont ainsi
    . »
  3. Le fondement du taoïsme, sa racine, est le vide. Le Tao d’origine est conçu comme le vide suprême d’où émane l’Un, c’est-à-dire le souffle primordial