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La nature, le fonctionnement et l’entraînement de l’esprit

LEver de soleil sur la planète Terre

La nature de l’esprit

Si l’esprit est joyeux, je suis heureux. Si l’esprit est malheureux, je suis malheureux. Notre vie entière dépend de notre esprit, et pourtant peu le savent. Ce n’est pas une chose qui est enseignée à l’école.

A la question : « Qu’est-ce que l’esprit ? », logiquement, on peut répondre : « L’esprit est une pensée. » Oui, l’esprit est une pensée : chaque fois qu’il y a des pensées, l’esprit est là. Et chaque fois qu’il n’y a pas de pensées l’esprit est absent. Dans le sommeil profond par exemple, il n’y a pas de pensées, l’esprit est absent. Ainsi, esprit et pensées sont étroitement liés : si les pensées sont calmes, l’esprit est calme. Si les pensées sont agitées, l’esprit est agité. L’esprit est exactement ce que sont les pensées. Entre les deux, il existe donc une étroite relation.

Néanmoins, la pensée seule ne constitue pas l’esprit. Pour illustrer le lien entre les deux, les sages de l’Inde ont donné l’exemple de la rivière.

L’eau par elle-même, n’est pas une rivière, un bassin d’eau n’est pas une rivière. C’est seulement quand l’eau coule constamment que nous parlons de rivière. De même, quand les pensées s’écoulent constamment en nous, nous expérimentons cet équipement puissant qu’est l’esprit.
Si les eaux d’une rivière sont boueuses, on dit que la rivière est boueuse. Si les eaux sont claires, on dit que la rivière est propre. Si les eaux coulent rapidement, on dit que la rivière a un cours rapide. De même, l’esprit est ce que sont nos pensées. Si les pensées sont bonnes, l’esprit est bon.
Un homme peut avoir une belle apparence physique, être riche, avoir une belle voiture, mais si ses pensées sont tristes, il est un homme triste. Quand un homme a un esprit pur, il attire les autres.

Le fonctionnement de l’esprit

Nous pouvons mieux comprendre ce qu’est l’esprit en comprenant son fonctionnement, notamment entre mental et intellect.

(…) L’esprit fonctionne selon deux modalités :

  • les pensées en état de flux, agitées par le doute ou les émotions, sont appelées « le mental » (manas) ;
  • les pensées sous forme d’idées, de convictions, de valeurs, en état stable de décision, sont appelées « l’intellect » (buddhi).

C’est pour les besoins de l’étude que l’on décrit au sein d’une même faculté de penser deux facettes distinctes : la première (appelée manas ou mental) est tournée vers le monde extérieur et est en contact avec les stimuli émis par les objets ; la seconde (appelée buddhi ou intellect), située plus à l’intérieur, ordonne la réaction aux stimuli reçus.
L’individu est harmonieux quand les deux aspects de l’esprit travaillent en harmonie l’un avec l’autre. Si l’on reprend l’exemple de la rivière, le mental est semblable au flot de la rivière et l’intellect est semblable à son lit : il guide et dirige le flot de pensées.

Par conséquent, notre esprit fonctionne de façon harmonieuse si à chaque instant le discernement nous guide au moment de choisir l’action. Au contraire, si nous sommes guidés par une réaction émotionnelle, notre comportement devient impulsif et irréfléchi.

Le mental peut se comparer à l’employé assis à la banque d’accueil d’une entreprise. Cet employé reçoit le courrier mais il ne prend aucune décision au sujet des lettres qui arrivent. Il les transmet au responsable, seul apte à juger et décider. Imaginons que cet employé ouvre les lettres et prenne des initiatives sans consulter le responsable :  ce serait la confusion totale dans les services.

Ce désordre est, hélas, la façon dont notre esprit fonctionne. Notre mental reçoit des stimuli du monde extérieur et nous répondons directement de façon impulsive, sans laisser le temps à l’intellect – qui est le responsable en nous – de nous guider et de nous contrôler. Nous expérimentons alors une confusion qui s’accompagne d’un sentiment de mécontentement.

Au contraire, dans les moments de doute, le mental devrait se soumettre docilement à l’influence et à la discipline de l’intellect. Malheureusement, sauf rares exceptions, l’esprit est divisé. Cette division est principalement créée par la couche de désirs égocentriques. L’évaluation égoïste d’une situation ainsi que l’intense anxiété pour les fruits de l’action entretenue par l’égo dressent un mur, creuse un gouffre entre le mental et l’intellect. Aucun jugement porté sur le monde extérieur en contient une once de vérité tant qu’il reste une trace d’égoïsme en nous. C’est seulement en dépassant notre ego que nous faisons preuve d’un réel discernement à l’égard des événements.

L’harmonisation de ces deux aspects de notre personnalité dans une union heureuse où le mental est bien discipliné et agit en se confirmant fidèlement aux instructions e l’intellect est appelée yoga. Cela s’accomplit par l’élimination du facteur de division que sont les désirs égoïstes. Le terme sanskrit « buddhi yoga » est employé dans la Bhagavad Gita pour indiquer ce sens profond du mot yoga et ce choix est significatif. Celui en qui cette union harmonieuse entre mental et intellect a été réalisée est un yogi doté d’équanimité, un expert dans l’action (yoga karmasu kausalam), qui a une réaction mentale intelligente face aux stimuli extérieurs et dont les actions permettent de consumer les vasana.

L’entraînement de l’esprit : regarder vers l’intérieur

Nous devrons donc entraîner notre esprit à la pensée juste, c’est-à-dire à un fonctionnement harmonieux : c’est une habitude à développer, comme on a l’habitude de fermer la porte quand on quitte sa maison. Les principaux aspects de cet entraînement sont les suivants :

  • éliminer les pensées négatives ;
  • leur substituer des pensées positives ;
  • nourrir l’esprit d’idées créatives, constructives.

Un principe est essentiel : ayant reconnu en nous une pensées négative, il ne faut pas perdre un instant. Inutile d’essayer de la dissimuler ou de l’embellir, il faut la rejeter immédiatement et complètement. Ce qu’on appelle la pensée juste est l’habitude d’expulser toutes les pensées négatives, ce qui développe des visions saines et décuple notre dynamisme réel. C’est ainsi que l’esprit est nettoyé de son contenu négatif et devient vibrant d’énergie.

Nous reviendrons dans les chapitres suivants sur les méthodes spirituelles permettant de discipliner l’esprit. Mais déjà il faut insister sur la toute première étape du processus : l’art de regarder en soi-même. L’aspirant spirituel doit apprendre à reconnaître son univers intérieur pour ensuite savoir évoluer dans le monde, comme le petit enfant apprend à identifier les objets de la vie quotidienne puis à marcher. Ensuite le chercheur spirituel doit apprendre à effectuer ses tâches quotidiennes en observant constamment son esprit, comme le bébé rassasié sourit et gazouille, pédalent joyeusement dans les airs, sans jamais quitté des yeux le mobile coloré qui tourne doucement au-dessus de son lit.

Chaque pensée, chaque mot ou chaque geste doit émaner de vous après avoir reçu le sceau de votre conscience. Postez une partie de votre attention comme une sentinelle sur la tour de garde de votre intellect. Soyez un témoin silencieux du mécanisme du mental : les motifs, les intentions, les buts qui sont derrière vos pensées, vos mots, vos actions.

Avec l’intellect ainsi posté avec vigilance comme un témoin des activités mentales, aucune activité n’émane de vous mécaniquement, inconsciemment. Vous êtes toujours conscient de ce qui se passe dans le mental. Faites l’exercice quotidiennement pour entraîner votre esprit à la vigilance.

  • Chaque soir, faites défiler les activités de la journée dans votre esprit : pensées, paroles, émotions, sentiments, actions. Prenez du recul par rapport à tout cela et passez en revue de façon impartiales comme un témoin silencieux. Ne vous arrêtez pas sur un événement particulier pour y réfléchir : soyez-en simplement le témoin et continuez. Cela s’appelle l’introspection. Pratiquez-la chaque jour, commencez dès aujourd’hui : nous ne savons pas de quoi sera fait le futur.
  • Au début, les tentatives d’auto-observation peuvent s’avérer insatisfaisantes : le rapport fait les premiers soirs décrit parfois la vie idéale d’un saint! Il faut cependant persévérer. Cherchez à débusquer les faiblesses, les erreurs et les grossièretés de la journée. Cela s’appelle la détection.
  • Après une semaine de pratique, vous verrez qu’après tout, votre vie ne ressemble en rien à celle d’un saint. C’est vrai pour les meilleurs d’entre nous. Un tel constat ne doit en rien vous décourager. Plus le bilan est sombre, plus il faut faire d’efforts pour réajuster les valeurs et réorienter les pensées. La transformation intérieure vient toujours d’une révélation. A l’instant même où, avec une profonde consternation et un intense regret, nous avons détecté une faiblesse, elle disparaît. Cela s’appelle le rejet.

Par exemple, si vous avez tendance à  vous mettre en colère et voulez dépasser cette faiblesse, la première étape est de regretter profondément cette habitude : cela va déjà la dissiper dans une certaine mesure. Vous pouvez aussi essayer de voir d’où vient cette colère, de quels attachements et attentes elle naît. Cette observation est toujours la source de révélations précieuses.

  • Cependant, seule la moitié du chemin est faite. Il ne suffit pas de vaincre, il faut construire. Dès qu’ne faiblesse est détectée et vaincue, il faut y substituer son contraire positif. Soyez attentif à cette qualité positive quand elle se manifeste en vous, encouragez-la et elle deviendra naturelle chez vous. Cela s’appelle la substitution.

L’analyse de soi est la porte ouverte à tous les chercheurs spirituels qui attendent encore sur le seuil d’une vie divine. Si vous commencez votre pratique de restructuration intérieure avec une introspection quotidienne, vous prenez une garantie contre les sentiments futurs de tristesse et d’échec. Rappelez-vous ces quatre pratiques :

  1. pratiquez chaque l’introspection ;
  2. soyez vigilant dans votre détection ;
  3. rejetez sans hésite ;
  4. substituer avec sagesse.

Pratiquez régulièrement et devenez heureux, joyeux, libre, efficace dans tous les domaines de la vie.

L’intérieur et l’extérieur

Bien sûr, aujourd’hui l’esprit commande nos actions. Néanmoins l’inverse est aussi vrai et se révèle très efficace. En effet, l’équilibre physique peut engendrer une attitude correspondante dans le mental. Le ritualisme prend d’ailleurs en compte ce fait psychologique. Les mouvements, les geste physiques des rituels sont prescrits pour aider à créer l’attitude juste dans l’esprit, but de tous les exercices spirituels.

Le sentiment de fraîcheur après le bain, le contact souple du vêtement propre, le calme de l’endroit réservé à la prière, le parfum de l’encens, la lumière de la lampe, l’autel décoré, les chants, les fleurs, tout cela crée l’atmosphère propice à l’attitude mentale recherchée.

De même que nos humeurs mentales déterminent nos actions, notre attitude physique peut aussi induire une attitude mentale juste. De deux, la correction des habitudes physiques est en fait l’exercice le plus facile. Une fois les habitudes physiques corrigées, l’éduction du mental devient plus simple.

Faites attention à votre attitude quand vous êtes assis ou debout : redressez consciemment le dos dès que vous vous sentez avachi. Rappelez-vous que si votre corps est droit, vos organes remplissent leurs fonctions physiologiques plus efficacement. Portez votre tête droite, les épaules rejetées en arrière, la poitrine toujours haute. Respirez consciemment, en prenant des respirations profondes et vivifiantes.

De même, des pensées lumineuses, optimistes, des idéaux courageux, des idées spirituelles ont un effet puissant sur le corps. Des projets enthousiastes donnent une élasticité à notre démarche, un dynamisme attractif à notre action quotidienne.

Une vigilance constante, une observation alerte de nos pensées et de nos actions : c’est le prix à payer si nous voulons une vie heureuse et accomplie. L’application et l’enthousiasme joyeux sont le plan d’action secret de tous les grands hommes.

Conclusion

Si nous pouvons entraîner notre esprit à réagir positivement à la façon dont les objets se présentent à nous en toutes circonstances, nos réactions au monde seront positives. Celui qui aura appris à faire ainsi face au monde extérieur trouvera le bonheur et la paix.

La transformation intérieure repose donc sur un double effort : changer notre façon de penser et notre façon d’agir. Une question se pose alors : comment concrètement, réorienter nos pensées et nos actions ? Cette question nous mène à un aspect essentiel pour le chercheur spirituel, les principes et les valeurs devant guider sa vie.

Auteur : Swami Chinmayananda
Extrait de « La non-dualité – Voie d’accomplissement, voie d’éveil » (Editions : Dervy)