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L’apprentie chamane mongole

Chaman mongol

Désormais, la facilité d’accès de certaines régions jusqu’alors isolées et leur ouverture au tourisme, permet aux occidentaux d’aller sur le terrain, rencontrer cet « autre » chamanique. L’histoire de Corine est la plus complète et complexe que j’ai pu suivre sur plusieurs années. A la perte de son compagnon, Corine entre dans une profonde dépression et après quelques péripéties, elle est prise en charge par un chamane en Amazonie péruvienne. Elle suit un traitement aux plantes dont l’absorption de plantes psychotropes (Ayahuasca). Suite à ses visions, elle reçoit un message auditif en rêve qu’elle identifie comme de la musique mongole.

De retour en France, elle se met en tête de poursuivre sa quête spirituelle et de se rendre en Mongolie. Elle part pour la première fois l’été 2003 avec une guide interprète mongole qui la conduit chez un chamane de la région du Khövsgöl1. Lors de son premier rituel chamanique mongol avec le chamane Baljir, Corine est prise de tremblements, pousse de petits cris, se tape sur les cuisses, tombe au sol et essaie de s’emparer du tambour du chamane. Pour résumer, elle entre elle-même en « transe ». Ce dernier lui explique qu’elle aurait du lui dire qu’elle était elle aussi une chamane, que cela avait été très dangereux pour eux deux, qu’il avait dû se battre avec ses propres esprits auxiliaires pour qu’ils la laissent tranquille. La logique chamanique implique un rapport particulier de l’homme à son environnement visible et invisible. Le chamane doit se rendre maître de certains esprits, ancêtres ou autres, pour négocier au mieux les intérêts de sa communauté.
Dans la littérature anthropologique, on les appelle les esprits auxiliaires2, helper-spirits, car ils vont aider le chamane dans son voyage « surnaturel », lutter pour lui contre les divers obstacles et mauvais esprits qui se trouvent sur son chemin et lui donner les messages que le chamane retransmettra à ses clients/patients.

En Mongolie, les chamanes disent qu’ils n’ont eux-mêmes aucun pouvoir. Leur pouvoir réside dans leur habileté à négocier avec le monde invisible grâce à la communication directe qu’ils sont capables d’établir avec des entités spirituelles alliées, plus ou moins dociles et conciliantes, qui sont, elles, capables d’accomplir toutes sortes de choses. Le fait que Corine soit « tombée en transe » est le signe pour le chamane Baljir et les Mongols présents au rituel qu’elle est capable d’entrer en communication avec des entités spirituelles, mais, n’étant pas encore initiée, elle ne peut les contrôler.
Baljir lui dit qu’elle est désormais « une chamane en devenir » et qu’elle doit continuer son initiation. Comme c’est souvent le cas, d’après mes observations, celui qui confirme le don n’est pas celui qui initie, et Baljir lui conseille d’aller trouver un autre chamane qui accepterait de la prendre en initiation. Il la déclare chamane avec un puissant potentiel, mais pense qu’il n’est lui-même pas assez expérimenté pour la prendre en charge.

Corine va alors trouver une autre chamane, Enkhtuya, qui habite la même région et lui raconte ce qui s’est passé chez Baljir. Après un premier rituel où elle entre de nouveau en transe, Corine comprend qu’elle suit le son : les percussions du tambour l’ »emportent » ; elle se sent attirée par le son et veut entrer au cœur du tambour. Elle pense qu’au foyer central des percussions
se trouve la porte de l’autre monde. Enkhetuya lui propose de revenir régulièrement et de suivre une initiation.
Enkhtuya explique que Corine a sûrement un « chamane » dans sa lignée, ou du moins quelqu’un qui possédait des pouvoirs de guérison et de divination.
Cette personne maintenant décédée souhaiterait entrer en communication avec elle, pour qu’elle prenne la succession du don. Dans la conception mongole, le chamanisme est héréditaire et les premiers signes de la vocation, sont les manifestations des esprits ancêtres qui réclament un nouveau chamane dans la lignée. Corine se souvient d’un grand-oncle guérisseur-rebouteux et Enkhtuya la déclare chamane de deuxième génération.

Un jour qu’Enkhtuya est en train de montrer à Corine comment jouer et chanter avec sa guimbarde, elle s’arrête soudainement, portant sa main à son front, disant qu’elle a mal à la tête. Après un instant, elle nous explique qu’elle ne peut désormais plus utiliser cette guimbarde puisqu’elle l’a donnée à Corine et « animée » pour elle. En jouant, un esprit qu’elle ne connaît pas est venu à elle. Cet esprit ne parle pas mongol, dit-elle. Elle suppose qu’il parle français et comme elle ne parle pas français et que cet esprit n’est pas venu pour elle, elle a eu mal à la tête. Cette anecdote l’amène à expliquer à Corine que la première étape de l’initiation est de mettre en place, par la fabrication et l’animation des objets, tous les éléments dont elle aura besoin pour être chamane, mais qu’ensuite elle doit faire l’expérience du contact avec ses esprits de la manière qu’elle veut et dans sa propre langue. « Tu dois faire les choses à ta manière, à la manière française ! D’accord, je t’apprends comment faire, je prépare tout pour toi, mais par la suite je ne serai pas toujours à tes côtés ! Tu dois te débrouiller toute seule ! Quand tu appelles les dieux et les esprits maîtres des montagnes et des rivières, tu dois leur parler en français, je ne peux pas t’enseigner les paroles ! »

Enkhtuya met en garde Corine des aspects négatifs de l’activité chamanique. Le chamane prend sur lui les souffrances et les peines de ses patients, et s’il n’est pas assez puissant pour s’en décharger et se purifier, il peut en mourir. Elle conseille à Corine de ne jamais aider de graves criminels ou de mauvaises personnes car le poids de leurs actions serait trop lourd à effacer et cela serait très dangereux pour sa vie. A la fin de son initiation, Corine pourra réaliser des rituels de « réparation », zasal, pour réparer le malheur et appeler la grâce et la prospérité. Enkhtuya insiste bien sur le fait que le chamane ne doit agir que pour le bien, pour les bonnes personnes et non pour les mauvaises. Si elle devait intervenir pour que de mauvaises choses arrivent, elle perdrait des années de sa vie.

Corine n’ayant pas encore reçu son tambour est, au début, une yavgan böö, une « chamane à pieds », et doit rester assise prés de son autel à jouer de la guimbarde pendant qu’Enkhtuya, dans son costume à franges virevoltantes, joue du tambour et appelle les esprits. Mais à chaque fois, au bout d’un moment Corine jette sa guimbarde et se met à taper sur ses cuisses avec les
mains à plat, à trembler, à faire des petits bruits d’animaux. Elle renifle, siffle comme les oiseaux, montre les dents et « grogne comme un loup ». Quand Corine essaie d’expliquer son comportement, elle dit juste qu’elle fait les choses qu’elle sait devoir faire. « Je ne peux pas m’empêcher de faire ces choses là ! C’est comme si j’emmagasinais des énergies, mais qu’ensuite je ne sache plus quoi en faire. Alors je saute, je crie. Je me vois faire certaines choses mais je n’ai aucun contrôle de la situation. Je sais que je dois le faire, c’est tout ! Comme si ça équilibrait quelque chose en moi ».

Lors d’un rituel, Corine se mit à chanter un peu, puis à crier comme un petit animal puis à japper comme un chiot. Elle semblait souffrir de ne pouvoir bouger et d’aller vers le tambour, d’où le son l’ »appelait ». Avec les bras tendus vers la chamane et son tambour, tendus vers les percussions, je l’entendis murmurer : « C’est là ! Par là ! ». A la fin du rituel, pour la première fois, Corine nous dit qu’elle était « entrée dans le son ». Dans les expériences précédentes, elle disait avoir le sentiment que le tambour était la porte du son et qu’elle devait la passer pour entrer dans l’autre monde. Corine commença à « voir » : elle vit d’abord un jeune homme souriant qui lui montrait le chemin de la porte. Il la conduisit jusqu’à un passage, lui fit signe d’entrer et la laissa passer. Elle se sentit alors comme prise de vertige devant une « infinité noire, froide et vide » qui se trouvait devant elle. Elle prit peur et repassa la « porte ».

Enkhtuya répète souvent que dans le processus d’initiation, Corine apprendra ce qui est le plus important par elle-même. « Les esprits te diront » disait-elle. Après cette expérience, Corine commence à comprendre que le chamane initiateur doit préparer l’apprentie à franchir la porte, à lutter contre ses propres peurs et à contrôler cet état de voyage psychique, caractérisé par la « transe ». D’après Enkhtuya, Corine doit apprendre à contrôler ses « voyages » et alors elle rencontrera les esprits qui lui diront quoi faire. Corine se sent souvent frustrée et remplie de doutes. Elle se pose de nombreuses questions auxquelles la chamane répond par des sourires et toujours le même « les esprits te diront ! ».

Lors de son premier rituel en solo, avec costume et tambour, l’apprenti chamane appelle les esprits, leur montre qu’il accepte de devenir chamane et confirme son don par la performance d’un état agité qui est considéré comme le moment de communication avec les esprits (« transe »). C’est aussi l’occasion de demander l’aide des esprits ancêtres et de se placer sous leur protection. Pour le public, même si l’initiation continue après, ce rituel est l’examen de passage, jugé par tous et par le chamane maître, qui confirme le néophyte en chamane autonome, qui fait du yavgan böö, le « chamane à pieds » (qui joue de la guimbarde), un mor’toj böö, « un chamane à cheval » (qui possède un tambour). Corine se demande comment elle va entrer en « transe » si c’est elle-même qui joue du tambour. Elle est elle-même  « musiquante » d’après l’expression de Gilbert Rouget3 (1980). Elle se souvient de la guimbarde qu’elle finit toujours par laisser tomber et se demande si elle va pouvoir continuer à jouer du tambour quand elle sera en « transe ». Comment va-t-elle s’arrêter ? Comment va-t-elle savoir quand c’est terminé ? Le premier rituel fut un succès et Enkhtuya se déclara très fière de son élève.

Régulièrement, des rituels similaires ont été organisés à Paris et dans les environs. A chaque nouvelle séance, Corine affirme qu’elle progresse dans sa maîtrise des visions et physiquement, avec son gros tambour, elle devient plus stable sur ses pieds. Ces rituels sont plutôt à considérer comme des exercices dans lesquels Corine s’entraîne à entrer en communication avec, comme elle dit « on-sait-pas-quoi, des énergies peut être ! » et à voyager. Voyager ? Mais où ça ? Dans son propre esprit, dit-elle. Elle est dans une quête personnelle dans laquelle elle vit des expériences mais n’est pas (pas encore ?) dans le don de soi pour sa communauté.

Roberte Hamayon4 met l’accent sur le fait que les néo-chamanistes réduisent le chamanisme à un ensemble de techniques, pouvant faire accéder n’importe quel individu à une expérience d’état altéré de conscience (Hamayon, 2003). Toute l’attention est en effet portée sur une aptitude universelle à une expérience de « transe », ce qui met au second plan la réalité ethnographique et le système de représentation des sociétés qui utilisent le chamanisme. Piers Vitebsky5 dit aussi que ce néo-chamanisme occidental, se compose essentiellement de deux aspects : l’aspect psychothérapeutique pour améliorer le soi (« Perfecting the Self « ) et l’aspect écologique pour sauver la planète (« Save the Planet ») (Vitebsky, 2003 : 287). Dans le cas de Corine, on note une démarche psychothérapeutique, guérir de sa dépression, mais aussi spirituelle, car elle pense au départ que contacter les esprits dans l’autre monde, lui permettra de retrouver la personne décédée. Telles étaient alors ses attentes : retrouver un équilibre psychologique qui d’après elle devait passer par sa communication avec un esprit. Elle a vu cette personne dans les visions qu’elle a eu au Pérou sous l’emprise de l’ayahuasca, mais pas dans ses voyages chamaniques en Mongolie. Comme disait Corine, cette personne n’était pas derrière la porte ! Par contre ce qu’elle a vu derrière la porte est tout à fait conforme au chamanisme mongol tel que le pratique Enkhtuya. Le loup, le cheval, la biche, le hibou et le vieillard de la montagne sont des figures appartenant au système de représentations chamaniques propre à la culture mongole. De plus, lors de ses « transes » le comportement de Corine correspond aux attentes que peuvent avoir les Mongols en matière de « comportement chamanique » : tremblements, sauts, cris d’animaux, reniflements, etc. Par contre, elle n’a pas intégré dans sa pratique ni la transmission de messages, ni la divination. Elle est bien dans le développement personnel et n’a pas adhéré aux croyances qui sous tendent le système chamanique mongol. Elle est dans l’action, en concentrant sa pratique sur les moments de « transe », mais elle n’est pas dans la conceptualisation d’un système de représentations qui lui permettrait d’avoir un système de références.

Corine et la chamane ne se comprennent pas mais on peut noter une certaine complicité qui rapproche les deux femmes. Corine ne parle pas mongol et pourtant elle comprend et se fait comprendre par la chamane mongole. Sa communication passe par le langage corporel, le regard, le sourire, les jeux… De même, son apprentissage chamanique ne passe pas vraiment par les mots, à part ce qui lui est traduit. L’apprentissage de Corine passe aussi par son expérience du quotidien, manger avec eux, dormir sous la tente, s’occuper des rennes, vivre avec eux… C’est aussi cette interaction qui m’intéressait, comment Corine avait réussi à se faire accepter sans discours. Elle est devenu chamane potentielle aux yeux des chamanes mongols, non pas parce qu’elle avait un discours intellectualisé de ce qu’était le chamanisme, mais uniquement parce que son corps et son esprit, ou plutôt son « corps sans conscience » comme disent les chamanes, réagissait d’une certaine manière dans un certain contexte et tout cela sans parole. Elle a intégré dans son corps, par son corps, un comportement qui « parle » aux mongols, mieux que si elle leur faisait un grand discours. Les neuropsychologues appellent cela « l’inconscient cognitif6« , un savoir inconscient qui passe par le corps. De ce fait, même si elle a avec le temps acquis des connaissances sur le chamanisme tel qu’il est pratiqué en Mongolie, elle a néanmoins gardé ses propres représentations et adapte sa pratique à ce qui lui semble le mieux pour elle. Par exemple ; lors de son troisième séjour chez les éleveurs de rennes, Corine aidée d’une amie qui lui servait d’assistante lors des rituels, mis au point une variante inédite en Mongolie. Au bout d’un certain moment son assistante lui enlevait son tambour et un patient ou une patiente venait s’agenouiller devant Corine qui alors lui passait ses mains sur le corps pour « ressentir les énergies ». Son action de friction sur tout le corps et la tête est pensé comme un exorcisme des mauvaises énergies ou esprits néfastes. Comme lui disait Enkhtuya « je prépare tout pour toi, mais ensuite tu dois le faire à ta manière ». Quand Corine parle des esprits, elle doute, elle dit ne pas trop savoir ce que c’est en fait, de même pour ce qui lui arrive, elle dit toujours ne pas savoir. Ce qu’elle perçoit, aussi vague que cela puisse être, confirme un « don », une capacité à devenir chamane. Pour Enkhtuya, son état d’agitation, de transe, fait preuve à lui seul. Son savoir doit passer par une expérience de transe, le savoir est incorporé, « Les esprits te diront » lui dit Enkhtuya comme seul enseignement. La transmission passe par là, par cette expérience du corps. Elle lui dit de faire comme elle veut ensuite, il n’y a pas de dogme, juste un comportement tourné vers autrui, de don et d’aide. « Tu dois aider les gens de ton entourage, tes amis, ta famille » lui-dit la chamane sans autre sorte de conseils. Pour l’instant, Corine ne se sent pas encore capable d’aider les autres, même si elle pense soulager leur souffrance pendant les rituels, avec le tambour et la séance de friction avec les mains. Elle est très souvent sollicitée en France pour des « guérisons », mais refuse pour l’instant de prendre cette responsabilité. En Mongolie, elle est maintenant consultée par des clients mongols, mais elle le fait sous la responsabilité d’Enkhtuya.

Laetitia Merli
Chamanisme mongol versus néo-chamanisme occidental : Étude des processus interculturels de transmission, d’apprentissage et d’exportation des savoirs et des représentations

Notes :

  1. Khövsgöl  est une des 21 provinces de Mongolie. Elle est située au nord du pays, à la frontière avec la Russie. Sa capitale est Mörön.
  2. Esprits auxiliaires – Aussi puissants qu’ils soient, les chamanes ne peuvent pas accomplir les tâches dont dépendent leurs clients et leurs communautés, comme agir comme intermédiaires entre les mondes humain et spirituel, guérir ou prédire l’avenir, sans beaucoup d’aide. Lorsqu’ils accomplissent ces tâches, les chamanes sont constamment assistés par des alliés spirituels, généralement appelés esprits gardiens ou assistants par des érudits qui étudient le chamanisme.
  3. Gilbert Rouget(1916-2017) –  Ethnomusicologue français, directeur de recherche honoraire au CNRS. Il fut directeur du département d’ethnomusicologie du musée de l’Homme.
  4. Roberte Hamayon (1931-…) – Anthropologue française, Directeur d’études émérite à l’École pratique des hautes études, dans la section Sciences religieuses, et ancienne directrice du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative.
  5. Piers Vitebsky (1949-…) – Anthropologue et directeur des sciences sociales au Scott Polar Research Institute, Université de Cambridge, Angleterre
  6. Inconscient cognitif ou le non-conscient est défini de manière phénoménologique comme les opérations mentales que le sujet opérant ne se souvient pas avoir réalisé.