Harmonie et fécondité du vide dans le taoïsme

Peinture chinoise d'un arbre tordu

En Chine, la recherche de sagesse se fonde sur l’harmonie. L’harmonie, pour les taoïstes, se trouve en plaçant son cœur et son esprit dans la “Voie” (le Tao), c’est-à-dire dans le sens de la nature elle-même. Il s’agit de retourner à l’authenticité primordiale et naturelle, en imitant la nature qui produit spontanément les “dix mille êtres”1 : l’homme peut alors se libérer des contraintes et son esprit peut “chevaucher les nuages”. Le taoïsme est un idéal de liberté individuelle, de refus des rigueurs de la vie sociale, d’insouciance et de communion brute avec les forces cosmiques, qui fascine aujourd’hui beaucoup d’Occidentaux.

Le taoïste, pour se libérer des contraintes sociales, peut fuir la ville et se retirer dans les montagnes, ou vivre en paysan. Les taoïstes pensent que s’engager, c’est dépenser inutilement son énergie et risquer de mourir prématurément. Une image peut éclairer cette conception de la vie2 : un arbre tordu, dont le menuisier ne peut faire de planches, vivra sa belle vie au bord du chemin, tandis qu’un arbre qui pousse bien droit sera coupé et vendu par le bûcheron : l’inutilité est garante de sérénité et de longue vie. De même, l’occupant d’une barque se fera insulter s’il vient gêner un gros bateau, mais si la barque est vide, le gros bateau s’arrangera simplement pour l’éviter. Il convient donc d’être inutile, vide, sans qualités.

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Wu-wei et non-agir

Wuwei - L'agir sans agir

Wu-wei, le non-agir, est le concept central de Lao Tseu. C’est la nature fondamentale du tao et l’attitude du sage. Pour Jung, Wu wei ce n’est pas le rien-faire mais le non-agir sur un mode rationnel que l’on peut comparer à l’art de laisser les choses se produire comme chez Maître Eckhardt et dans sa propre méthode d’imagination active. Wu wei est une attitude de renoncement actif à la prédominance du moi ; c’est aussi le processus qui consiste à laisser s’affaiblir les aspects de la personnalité qui ne sont pas essentiels ; c’est ce que confirme le chapitre 48 :

À la poursuite de la voie
On s’appauvrit Chaque jour.
De plus en plus, Jusqu’à ce que rien
Ne demeure inachevé.

On remarquera que le non-agir du tao nourrit le désir d’agir parmi les créatures parce que c’est sous l’influence du tao que ce désir prend forme. La restriction du désir associée à la simplicité sans nom devient ensuite nécessaire pour que s’installe l’état de tranquillité.

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L’énergétique dans les pratiques taoïstes

C’est sans doute le domaine qui est le plus connu du tantrisme et aussi celui qui est d’évidence le plus proche des pratiques taoïstes.

La compréhension tantrique du monde passe par la croyance en une énergie cosmique omniprésente qui anime chaque chose dans l’univers et qui prend dans l’être humain la forme de la Kundalini, symbolisée par un serpent femelle lové dans le bas de la colonne vertébrale. L’éveil tantrique passe par le réveil de ce serpent, soit spontané, soit induit par des techniques yoguiques.

Cette énergie monte le long des centres du « corps subtil » appelés « ran » (çakra, ce qui signifie « roue » en sanskrit) ou encore « padmas » (lotus) qui sont proches (mais non identiques) du concept taoïste de Champ d’Elixir [dan tian]. Elle met chacune de ces trois roues successivement en mouvement lors de son passage atteignant le sommet du crâne, à travers duquel elle s’unit au principe masculin de la divinité. Ainsi se réalise en l’adepte l’union sexuée des deux aspects de la divinité et donc de la fusion avec l’absolu propre à la mystique tantrique. Le taoïsme des Song1 adopta une image similaire de « roue » pour caractériser le mouvement énergétique dans le corps, c’est la « Roue à aubes » [he che] qui correspond à la circulation du Qi le long de la colonne vertébrale.

Par cette pratique, le tantrika pénètre d’autres niveaux de conscience qui se manifestent par l’acquisition de pouvoirs surnaturels, identiques à ceux que l’on attribue aux adeptes du Dao. Pour mobiliser cette énergie, on utilise le souffle vital « prana » à travers des exercices de yoga sexuels ou non. La méditation se fait en posture assise, les yeux mi-clos, la langue touchant le palais à la racine des dents supérieures.

Pour ceux qui sont accoutumés aux pratiques taoïstes, il y a des points communs troublants qui méritent d’être approfondis et dont l’origine reste difficile à déterminer. Les similitudes montrent qu’il pourrait avoir eu une communication entre les ascètes des deux traditions, et ce bien avant que le bouddhisme et le tantrisme ne mettent officiellement pied en Chine.

L’adepte taoïste, grâce à des méthodes respiratoires et à la concentration, mobilise l’énergie vitale le long de la colonne vertébrale (c’est un peu différent pour l’alchimie interne féminine), partant du coccyx [wei lü] (Fin de l’Estuaire), suivant la moelle épinière, jusqu’à pénétrer le cerveau [ni wan] (Boule de Boue). A l’issue de cette première étape, les « trois ingrédients » fusionnent et l’esprit originel [yuan shen] s’éveille. L’adepte est censé faire redescendre l’énergie par la face antérieure vers le bas-ventre, effectuant un cycle complet, appelé « orbite céleste » [tian zhou] ou encore « roue à aube » [he che]. Bien que, souvent, les concepts d’une tradition source ont été modifiés pour s’adapter à la tradition de destination, certaines notions semblent dans notre cas avoir été gardées telles quelles. Pour ce qui est de l’alchimie taoïste, il y a eu d’abord « fusion » entre les arts de la chambre chinois (non spécifiquement taoïstes) et les rituels sexuels tantriques sous les Sui2 ou les Tang3.

Taoïsme et tantrisme reposent sur l’union de deux principes mâle et femelle (le féminin est le processus créateur chez les tantriques, le masculin l’est chez les taoïstes), sur l’union avec l’absolu (une divinité dans le cas tantrique), sur l’omniprésence des principes féminins, la conception énergétique de l’univers et la représentation des démons, la nécessité de l’initiation et l’utilisation d’incantations. Du point de vue énergétique, les tantriques n’ont pas de conception cyclique typiquement chinoise. L’union se fait dès lors que la Kundalini monte au cerveau ce qui est rendu chez les taoïstes par la méthode du Retour pour Nourrir le Cerveau. (…)

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Notes

  1. Song : dynastie qui a régné en Chine entre 960 et 1279.
  2. Sui : dynastie qui a régné en Chine entre 581 et 618
  3. Tang : dynastie qui a régné en Chine entre 618 et 907

 

Les pratiques taoïstes avec les étoiles

Crédit :  A. Duro/ESO

Texte de Juan Li

Depuis les temps les plus reculés, les Taoïstes développèrent toute une gamme de pratiques en lien avec les étoiles de l’hémisphère nord. Ils avaient en effet constaté que les énergies célestes jouent un rôle décisif dans la vie des êtres humains. Au cours de la période préindustrielle, les êtres humains étaient étroitement connectés avec les cycles du soleil, de la lune et des étoiles pour tout ce qui concernait l’agriculture, les fêtes sacrées, l’investiture des personnages politiques, le début des guerres, la procréation et le commerce. L’énergie céleste était considérée comme le complément de l’énergie terrestre.

Dans la cosmologie taoïste, la création a lieu grâce à l’union de l’énergie céleste (Yang-masculine) avec l’énergie terrestre (Yin-féminine). Les Taoïstes avaient compris que la création ne peut se faire avec une seule polarité, et que l’union des deux polarités génère une force au-delà des polarités, une énergie d’harmonie qui est la matière première de toute création. Tout pratiquant qui travaille les énergies de l’univers doit développer une grande connaissance tant des énergies terrestres que des énergies célestes, qui émanent des étoiles, des planètes, des comètes et des galaxies.

L’importance de l’étoile Polaire

Localisation de l’étoile polaire par rapport à la Petite Ourse et la Grande Ourse

Les Taoïstes commencèrent par développer des pratiques directes tout d’abord avec l’étoile polaire (太子: Tài Zǐ en chinois). Cette étoile préside à l’axe central de la Terre et nous semble immobile, en raison de l’inclination de l’axe terrestre.

Les Taoïstes développèrent l’anatomie ésotérique du corps humain, le système des méridiens, à travers lesquels circule l’énergie vitale et qui sont en lien avec les organes et les fonctions vitales. Le système des méridiens est à l’image d’un arbre aux branches nombreuses dans lesquelles circule la sève qui nourrit les feuilles et les fruits. Toutes les branches de l’arbre sont en lien avec le tronc qui joue un rôle décisif dans le processus de circulation de l’énergie. Il est enraciné dans la Terre (Yin) et connecté avec le Ciel (Yang). Du point de vue taoïste, c’est l’union du Yang céleste avec le Yin terrestre qui permet au tronc de l’arbre de nourrir les branches afin que poussent les graines de la prochaine génération.

Le corps humain a aussi un tronc qui est connecté avec le Ciel et la Terre. C’est ce qu’on appelle le « canal central » (Chong Mai). Il se trouve au centre même du corps et le traverse du périnée au sommet de la tête. D’après les Taoïstes, tous les êtres vivants ont un canal central, qui fait le lien entre le Ciel et la Terre. La Terre, qui est un être vivant, a aussi un canal central, qui la traverse du pôle sud au pôle nord.

L’étoile polaire, qui préside au canal central de la Terre ainsi qu’à celui de tous les êtres vivant dans l’hémisphère nord, est l’énergie céleste clé de la création. Les Taoïstes commencent donc les pratiques avec les étoiles en se connectant consciemment à l’étoile Polaire.

L’énergie lumineuse qu’irradie l’étoile polaire présente des qualités que le pratiquant taoïste souhaite développer, comme par exemple un sentiment de stabilité et de calme. Le pratiquant qui souhaite rentrer dans un état de profond silence mental se connecte avec l’étoile polaire au début de la méditation. Il crée une ligne de contact directe entre la dimension subtile de l’étoile physique et le sommet de sa tête, le point par lequel passe son propre canal central. Si le dialogue interne recommence pendant la méditation, cela veut dire que le lien avec l’étoile polaire a été perdu et qu’il faut le rétablir.

L’étoile polaire irradie aussi une énergie qui aide l’être humain à persévérer dans tout ce qu’il fait, qui l’aide à conserver la pureté de son intention, quels que soient les obstacles. Il arrive souvent que les personnes ordinaires ne fassent preuve de persévérance que pour une courte durée. Grâce au flux d’énergie qu’ils établissent avec l’étoile polaire dans leurs méditations quotidiennes, les Taoïstes parviennent à développer une grande persévérance.

Tout processus créatif, toute pratique énergétique requiert une bonne connexion avec la Terre. L’étoile polaire favorise le développement d’une telle connexion avec la Terre, parce que l’énergie céleste a une forte tendance à pénétrer dans la Terre. Plus les pratiques énergétiques sont avancées, plus une connexion profonde avec la Terre est requise. C’est pourquoi les Taoïstes approfondissent leur connexion avec l’étoile polaire au fur et à mesure qu’ils progressent sur le chemin ésotérique.

Une autre qualité clé que l’énergie de l’étoile polaire aide à développer est celle de trouver le chemin à suivre dans tout ce qu’on fait. La clarté de l’étoile polaire engendre un état de clarté mentale et spirituelle qui permet au pratiquant de repérer la voie à suivre. La zone centrale du cerveau, où se trouvent les glandes pinéale et hypophyse, se développe. Les Taoïstes appellent cette zone la chambre de cristal ou chaudron supérieur. L’alchimie avancée taoïste se produit dans ce chaudron, quand la lumière céleste de l’étoile polaire se fond avec l’énergie Yin de la Terre. Le développement de la chambre de cristal à l’aide de l’étoile polaire permet au pratiquant d’entrer dans un état de profonde concentration dans lequel le sens du soi se dissout et le pratiquant expérimente un état de clarté suprême. Cette transcendance de l’ego individuel se réalise grâce aux hautes fréquences énergétiques produites dans la chambre de cristal. La capacité à maintenir cet état de haute fréquence joue un rôle décisif dans l’évolution humaine. Comme, selon les Taoïstes, la qualité énergétique que nous irradions attire une qualité semblable de l’univers, l’état suprême de calme qui se développe à partir de la chambre de cristal met en route un processus d’attraction et une connexion permanente avec les fréquences les plus hautes de l’étoile polaire. Les Taoïstes disent que lorsque le pratiquant en est là, il a ouvert les portes de l’étoile polaire et peut continuer son chemin au-delà de la dimension physique.

Le développement d’une connexion avec l’étoile polaire et le développement de la chambre de cristal vont de pair avec l’évolution énergétique du canal central, qui, rappelons-le, est présidé par l’étoile polaire. Au fur et à mesure que le canal central augmente sa fréquence, grâce au développement de la chambre de cristal, les méridiens, qui sont connectés avec le canal central, entrent eux aussi dans un processus évolutif. L’organisme entier augmente alors sa fréquence au-delà du niveau ordinaire et la conscience humaine, qui est attachée à la dimension physique par l’ego, commence à vibrer au-delà de la dimension physique. Les Taoïstes entrent alors dans la phase qu’on appelle le voyage céleste faute d’un langage approprié.

Les étoiles de la Grande Ourse

Dans la zone circumpolaire de l’hémisphère nord, l’étoile polaire joue le rôle d’axe central autour duquel les autres étoiles semblent tourner. Les Taoïstes considèrent l’étoile Polaire comme l’empereur céleste et les étoiles qui tournent autour d’elle comme les différents ministres et fonctionnaires célestes. Parmi les étoiles circumpolaires, on prête une attention particulière aux étoiles de la Grande Ourse (Beidou en chinois ou Boisseau du Nord). Ce groupe d’étoiles irradie tout un éventail d’énergies qui influencent les cinq éléments de la Terre et de l’être humain. De la même manière que l’énergie du ciel et de la terre se combinent pour produire de l’énergie créative qui circule du canal central vers les branches, l’étoile polaire envoie de l’énergie aux étoiles de la Grande Ourse et de là à tous les êtres vivants de la Terre.

Photo de la Grande Ourse : NASA

La première étoile de la Grande Ourse s’appelle, dans l’astronomie moderne, DUBHE (α). Elle irradie une forte énergie jaune qui renforce l’élément Feu et le Coeur de l’être humain. Sa lumière subtile protège le pratiquant et l’aide à développer les fréquences les plus élevées de l’énergie du Cœur comme l’amour et le respect profond.

La deuxième étoile de la Grande Ourse s’appelle MERAK (β). Elle irradie une forte lumière bleue qui renforce l’élément Métal et les Poumons de l’être humain. Sa lumière subtile aide le pratiquant à développer un courage spontané et une harmonie interne qui lui permettent de travailler dans des situations qui nécessitent un grand calme.

La troisième étoile de la Grande Ourse s’appelle PHEKDA (γ). Elle irradie une lumière blanche subtile qui renforce l’élément Bois et le Foie-Vésicule Biliaire de l’être humain. La lumière de Phekda produit une attitude de générosité, d’ouverture, de partage et facilite l’action immédiate.

La quatrième étoile de la Grande Ourse s’appelle MEGREZ (δ). Elle irradie une lumière blanche subtile qui renforce l’élément Terre et la Rate de l’être humain. L’énergie de cette étoile aide à développer le sentiment de possibilités infinies, caractéristique de l’univers lui-même. Le pratiquant dénué de cette conception travaille avec une perspective limitée et un potentiel réduit.

La cinquième étoile de la Grande Ourse s’appelle ALIOTH (ε). Elle irradie une forte lumière blanche qui renforce également l’élément Terre et cette fois l’Estomac de l’être humain. Son énergie aide à assimiler et intégrer les expériences vécues.

La sixième étoile s’appelle MIZAR (ζ). C’est en fait une étoile double, la deuxième étoile s’appelant ALCOR. Sa lumière blanche renforce l’élément Eau et les Reins. Elle renforce la confiance en soi, aide à dissiper la peur, à s’aventurer dans l’inconnu. Les Taoïstes se connectent avec la lumière subtile de MIZAR quand ils interrogent le I Ching1).

La septième étoile de la Grande Ourse s’appelle ALKAID (η). Elle préside la partie inférieure du corps humain et aide à développer la connexion avec la Terre, les racines et à garder la souplesse des articulations. Les ermites taoïstes qui vivaient dans les grottes froides des montagnes sacrées pendant l’hiver se connectaient avec ALKAID pour développer les pratiques de la chaleur interne qui leur permettaient de survivre malgré le froid et ce sans avoir besoin d’interrompre leurs pratiques de méditation.

Les pratiques taoïstes avec les étoiles ne se limitent pas aux étoiles circumpolaires. Au fur et à mesure que le pratiquant avance dans sa connaissance ésotérique, il est initié à d’autres sources d’appui célestes jusqu’à arriver au point où l’univers extérieur est clairement établi dans l’univers interne du pratiquant, dans son corps subtil. A ce moment, l’alchimiste taoïste reflète ici-bas tout ce qu’il y a là-haut.

Source :  I ChingDao

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Notes

  1. I Ching (également orthographié Yi King ou Yi-King) : manuel chinois dont le titre peut se traduire par « Classique des changements » ou « Traité canonique des mutations ». Il s’agit d’un système de signes binaires qui peut être utilisé pour faire des divinations.